CROISIÈRE SUR LE MÉKONG

Entre rêve d'hier et réalités d'aujourd'hui

supplément du 24 avril 2016

Si la plupart des voyages se font, il en est quelques-uns qui se vivent. Celui qu'organise CroisiEurope, des temples d'Angkor au delta du Mékong, en fait partie. Le bateau n'y est certes pas pour rien. Tout droit sorti des brumes du temps, il est, et d'assez loin, le personnage principal de l'aventure.

C'est bien simple : jamais vous ne pourrez vous défendre de l'impression, tenace, obsédante, que la Catherine Deneuve d'Indochine occupe la cabine d'à côté ! On ne monte d'ailleurs pas à son bord, on s'y laisse voluptueusement couler, feignant de croire que le passé colonial récité par chacun de ses pores — pardon, chacune de ses planches — a encore de l'avenir. Ici, à n'en pas douter, la nostalgie est restée ce qu'elle était.

Pour autant, n'allez pas vous imaginer que les organisateurs, s'ils s'enorgueillissent d'appartenir depuis quarante ans à ce qui s'appellera bientôt le Grand Est, se complaisent plus que de raison dans l'image d'Épinal : par-delà le rêve, c'est la vraie vie que l'on entreprend de vous montrer. Sans qu'intervienne plus, alors, le fard séduisant mais menteur de la toilette des souvenirs, c'est l'effervescence des marchés qui vous saute au visage, la ferveur tranquille qui suinte de la moindre pagode, la liesse bigarrée d'un mariage ordinaire aux quelque... huit cents invités, le carrousel pétaradant des motocyclettes de Phnom Penh et d’Hô ChiMinh-Ville.

C'est que traverser la chaussée, ici, est un acte de foi. Le passage n'est protégé que par son nom, le trottoir d'en face s'apparente à une rive inaccessible, qu'un Ulysse en mal d'Ithaque désespérerait lui-même d'accoster. Que par miracle on finisse par y poser le pied — force est de reconnaître que, sous ces latitudes, les miracles ont le bon goût de se répéter —, et l'on ne se loue que plus intensément d'être en vie, pour pouvoir courir au-devant des mille et un trésors que promettent la rue et l'architecture coloniale : la poste de l'ancienne Saigon, dont la charpente métallique est l'œuvre d'un certain Eiffel, vous dédommagerait presque du temps passé à rédiger vos cartes postales !

Il est d'autres spectacles, moins spontanés mais tout aussi enthousiasmants, que vous auriez tort de négliger sous prétexte qu'ils s'abritent sous un chapiteau qui vous rappelle par trop ceux de votre enfance occidentale. Ne commettez pas l'erreur de votre vie en méprisant ces gradins-là ; en ne poussant pas, par exemple, la toile du Cirque du Cambodge, dans cette Siem Reap voisine d'Angkor à qui il arrive d’oublier, des plus opportunément, qu'elle est une usine à touristes. Vous perdriez l'occasion de vérifier que la poésie n'est pas seulement affaire de mots ; qu'elle s'incarne aussi bien dans le langage du corps et la joie communicative de ceux qui savent le parler. Jubilatoire !

 

Retrouvez cet article (avec les photos qui l'accompagnent) dans sa présentation originale, tel que La Voix du Nord l'a publié.