Éducation nationale :
n'en demandons pas tant à l'empathie !

< dimanche 15 octobre 2023 >
Chronique

L’empathie est à la mode : en affichant son intention de l’enseigner à l’école, le nouveau druide de l’Éducation nationale, Gabriel Attal, en fait même l’ingrédient majeur de sa potion magique contre le harcèlement.

Le bidule, il est vrai, a l’insigne avantage de faire moins ringard (pardon, « vintage » !) que la morale ou l’instruction civique d’avant-hier. S’il est en effet apparu dès le début du XXe siècle sur les lèvres des psychologues (empathy serait la traduction anglaise de l’Einfühlung du créateur allemand du concept, un certain Theodor Lipps), ce n’est que dans les années 1970-1980 qu’il a réellement pris son essor.

Pour autant, il s’en faut que le sens en ait toujours été parfaitement compris. Alain Rey note dans son Dictionnaire historique de la langue française qu’il « interfère parfois » avec sympathie. Nous le trouvons plutôt prudent sur ce coup-là, la confusion nous semblant beaucoup plus fréquente que ce parfois ne veut bien le dire. Une chroniqueuse des plateaux de télévision ne s’est-elle pas réclamée récemment à son propos de l’étymologie « souffrir avec », laquelle eût bien mieux convenu à la compassion, voire à la sympathie susdite ? Il n’est que de voir combien, à l’occasion d’un décès, ces derniers vocables concurrencent avantageusement des condoléances jugées par trop prévisibles…

En effet, quelle place occupe l’empathie sur l’échelle de nos sentiments envers le prochain ? Dans la mesure où elle permet de se mettre dans la peau de son semblable, de se glisser en lui, de comprendre ce qu’il éprouve, d’imaginer ce qu’il peut ressentir, c’est déjà mieux que l’indifférence, qui nous laisse de glace à la vue des malheurs qui nous entourent… pour peu déjà qu’on les voie !

Mais tout cela reste intellectuel et n’est pas encore de l’ordre du partage affectif. Étymologiquement parlant, mieux vaut jouer dans la catégorie du dessus, où évoluent le sun grec et le cum latin. La sympathie, pourvu qu’elle s’affranchisse du sens dévalué qu’impose notre époque du « tout sympa », ne nous fait pas seulement prendre conscience du malheur d’autrui : elle nous y rend sensibles. Quant à la compassion, elle va plus loin encore, puisqu’elle nous pousserait à agir !

Bref, et compte tenu du fait qu’en entrant en sixième un élève sur deux ignore combien il y a de quarts d’heure dans trois quarts d’heure, il est à craindre qu’il ne faille plus d’un cours pour transformer la nature humaine…