On prend « même » et on recommence...
à se creuser la cervelle !

< dimanche 25 juin 2023 >
Chronique

Combien de fois, dans notre vie de tous les jours, ne nous arrive-t-il pas d'utiliser une expression que nous maîtrisons parfaitement, sans pourtant comprendre le moins du monde ce qui a pu lui valoir son sens ?

Témoin cette offre d'emploi réservée, la semaine dernière sur la Toile, à un professeur agrégé de lettres classiques ou de grammaire désireux d'apporter sa pierre au dernier tome du Dictionnaire de l'Académie française. Parmi les compétences requises, « posséder une vaste culture générale et une grande curiosité d'esprit, pour être à même de collaborer à la révision d'articles relevant de domaines très variés ».

Tout le monde aura compris que ce à même de signifie « capable, susceptible de ». Ce tour, vieux de près de neuf siècles, s'il semble marquer un peu le pas ces derniers temps, n'en reste pas moins vivace dans nos journaux : « Ce gouvernement n'est plus à même de gouverner », lisait-on dans le Journal du dimanche au plus fort de la crise de mars dernier. Sur un ton moins polémique, le violoniste Renaud Capuçon remarquait dans Midi libre, en avril, que « plus on est inspiré, plus on est à même de faire passer des émotions ». Quant à La Dépêche, elle indiquait que le successeur de Philippe Montanier au Téfécé « pourrait être à même de faire passer un discours correspondant à la philosophie du club. »

À y bien réfléchir, pourtant, rien ne va de soi dans cette expression : comment ce même, censé souligner une identité, en est-il venu à traduire une aptitude ? Déjà que la succession d'une préposition (à) et d'un adverbe (même) ne court pas vraiment les rues dans la cité grammaticale…

Pour s'en faire une idée, il suffira sans doute de se remémorer une autre expression, née elle aussi au XIIe siècle, peu après celle qui nous occupe aujourd'hui : elle n'introduit plus un verbe, mais un substantif, comme dans « coucher à même le sol ». Là encore, on comprend sans peine qu'il est question de s'allonger directement sur ledit sol, sans même l'entremise d'une couverture. À la limite, corps et environnement ne font plus qu'un, ils constituent un… ensemble homogène.

Là réside sans doute l'explication : quand on est très proche de quelque chose, au point de le toucher, de faire corps avec lui, c'est que ce quelque chose n'a plus de secrets pour nous. On est alors en mesure (autre expression qui connote la distance) d'en faire ce que l'on désire. C.Q.F.D. !