Tout le monde il est beau,
tout le monde il est... intelligent !

< dimanche 21 mai 2017 >
Chronique

Ne vient-on pas d'inventer un « soutien-gorge intelligent » qui, grâce à ses biocapteurs, sera capable de détecter une récidive de cancer du sein, mieux que ne le feront jamais autopalpation et mammographie ?

Loin de nous l'intention de remonter les bretelles, fussent-elles de soutien-gorge, à qui que ce soit. Nous ne demandons d'ailleurs qu'à croire que ledit soutif en a dans le bonnet ! Nous alerte seulement le fait que l'intelligence, hier définie comme une faculté d'adapter sa pensée à une situation inédite, se trouve aujourd'hui galvaudée par les annonceurs de tout poil. Le smartphone d'Albion n'y est sans doute pas pour rien, mais quelques pages de Google suffisent à nous apprendre qu'ont été récemment qualifiés d'« intelligents »... une balance, une boîte aux lettres, une bouée, une brosse à cheveux, une caisse enregistreuse, une chaussure, un compteur électrique, une étiquette, un haut-parleur, une montre, une pâte à modeler, une poêle, un porte-cartes, une piscine, un préservatif, un radiateur, un sac à main, un téléviseur. La maison Goodyear aurait même pensé « ajouter de l'intelligence » à nos pneus !

Encore une fois, nous ne doutons pas que tout ce qui précède n'ait atteint un degré de performance inégalé ni que le progrès n'ait considérablement renforcé l'efficacité des susdits. Nous nous en voudrions plus encore de contester à l'usager de la langue le droit de recourir à la métaphore ou à la métonymie, ces irremplaçables piments de la cuisine stylistique. Il ne faudrait pourtant pas que cette épidémie d'« intelligence », si préférable qu'elle fût à beaucoup d'autres, participât de ce mouvement d'adoration béate de la machine, à laquelle nous finirions par abandonner, et presque de gaieté de cœur, nos prérogatives. Le lecteur se rappelle-t-il cette chronique où nous riions (jaune) de cette propension qu'a aujourd'hui l'humain, tel un vulgaire radio-réveil, à se déclarer « en mode pause » ? Serions-nous sans transition passés de cette arrogance qui a longtemps refusé à l'animal toute forme d'intelligence à cette capitulation sans condition devant des choses que nous avons, des plus imprudemment, réchauffées dans notre sein ?

Méfions-nous de ces mots qui, sans qu'on y prenne toujours garde, dépassent notre pensée : ils écrivent souvent notre avenir.