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Pour le meilleur et pour le pire

« Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles... »

Victor Hugo

Le premier geste de l’enfant fut pour la pendule, qui ne s’était pas réveillée sous son globe. D’ordinaire, il n’en supportait pas le babil appliqué, encore moins cette façon, pour tout dire déplacée, qu’elle avait de claironner les heures. Mais ce silence ne ressemblait à aucun autre. D’une main malhabile, car elle tremblait un peu, l’enfant demanda la clef au tiroir qui l’hébergeait, souleva presque religieusement l’étui de verre, redonna vie, lentement d’abord puis avec plus de hardiesse, à son ennemie de toujours. Pas rancunière pour un sou, à l’instar de ces vieux qui, longtemps sevrés de conversation, s’évertuent d’emblée à rattraper le temps perdu, elle prit sa course.

L’enfant fit mine de l’écouter un moment, les yeux assis sur son balancier d’or. Puis il se laissa glisser de sa chaise et, enjambant les débris qui encombraient le sol, se hissa sur le cosy.

En apparence, tout était en ordre. Ce lieu privilégié, par excellence le sien, semblait à l’abri de toutes les bassesses. En philosophe averti, tel un marin sur sa hune, il donna du mou à son regard, le laissa patauger un instant dans la fange des profondeurs. Enfin, comme on s’arracherait à un mauvais rêve, il pivota vers la cloison, en revint lesté d’un pavé vert bouteille.

L’album photos.

Pour la forme, l’enfant attendit qu’un éclat de voix lui déniât le droit d’y fourrer ses pattes sales. Mais rien ne vint. Il se sentait fort, aujourd’hui, de toutes les impunités. Comme pour mesurer l’étendue de ce pouvoir nouveau pour lui, il alla droit à ces scènes qu’on lui interdisait par-dessus tout, de peur sans doute qu’une prosaïque empreinte ne vienne ternir des sentiments si purs : au mariage de ‘pa et ‘man. Il y avait là de la liesse à toutes les pages, pluie de riz et sourires de stars. L’existence repeinte en technicolor. Plus d’une fois, par le passé, l’enfant avait, d’un index iconoclaste, imposé le silence à ces dents trop blanches qui riaient à la vie. C’est qu’il n’y retrouvait ni le rictus de son père, ni les mâchoires, continuellement crispées depuis lors, de sa mère. Se pouvait-il, d’ailleurs, qu’elle fût sa mère, cette jeunesse tout de blanc vêtue qui semblait avoir entrevu le bonheur derrière l’épaule du photographe ? La seule chose qui permît de l’établir avec certitude, c’était — il venait de le vérifier à la dérobée — cette fossette qui lui était restée collée, inutile, au menton. Avec cet esprit de décision qui n’appartient qu’aux profanateurs de sépultures, on arracha une photo à son sanctuaire pour l’examiner de plus près : celle, que l’on connaissait par cœur pour l’avoir souvent interrogée, du couple sous le porche de l’église, se promettant, du regard et du corps, une éternité d’amour. Les yeux plissés par l’effort (à moins qu’il ne s’agît d’une myopie commençante), l’enfant traquait, limier en quête d’indices, les prémices de la débâcle. La sienne, il le savait, était inscrite dans la taille passablement rebondie de la jeune mariée : sa mère le lui avait avoué, un soir qu’elle était en mal de confidences, encouragée, peut-être, par l’espoir qu’il ne comprendrait pas.

Mais ces choses-là se sentent, si elles ne se comprennent.

Désespérant de percer à jour, par-delà les mimiques de convenance, ce qui se cachait derrière cet attendrissement général ; de pouvoir jamais cerner la bête immonde qu’il savait pourtant tapie là, dans l’ombre, à attendre son heure, l’enfant déchira, avec une infinie douceur, le carré de papier. Posément. S’étonnant à peine que ce geste, sacrilège entre tous, ne lui attirât en rien les foudres de ceux qu’il provoquait. Poussant la malice jusqu’à promener la brisure sur les sourires conjugués.

À chacun ses exorcismes.

Après quelques vaines arabesques, les amours défigurées s’en vinrent embrasser le carrelage, aux pieds de la mère qui ne broncha pas.

L’enfant leur emboîta le pas pour gagner la porte.

Dehors, le spectacle continuait. La lande, impassible, repoussait les derniers assauts d’un hiver qui se savait réduit aux barouds d’honneur. Déjà des senteurs inédites, tenues jusque-là secrètes dans le giron de la terre, s’enhardissaient, flattaient obséquieusement les narines. Partout la vie, trop longtemps bafouée, redressait la tête.

L’enfant réprima un tremblement. Il s’était assis sur le seuil et buvait, immobile, à longs traits, à la gourde de l’oubli.

Quand il sut que ses yeux demeureraient secs, l’enfant jugea opportun de retrouver la civilisation. Abandonnant la nature à ses joutes cruelles, il fit demi-tour. Affronta le visage, barbouillé de rouge, de sa mère. Contourna le corps de son père, lequel était resté cramponné au fusil comme à son ultime argument. S’assura, d’un regard en direction de la pendule, que tout cela appartenait au passé.

 

Alors seulement, l’enfant décrocha le téléphone.

 
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